De la nécessité de définir les choses

Il était une fois …

moi qui crée mon activité libérale parce qu’un client vient me trouver pour un travail et qu’il lui faut un numéro de siret, ça tombe bien je suis carrée…

« Tenez, cher client, voici une immatriculation ». C’est parti comme ça… Et ça a roulé « comme ça » pendant longtemps. Curieusement, une longue succession de boulots en « one shot ». Comprenez des travaux jamais réellement faits par moi avant, certes qui s’inscrivaient a priori dans mes compétences, mais pour lesquels je n’avais jamais eu l’occasion de les mettre en application. Pour des raisons diverses et variées, je verse alors dans l’illustration, des domaines variés de design industriel, dans la réalisation de vitrines, de logos, des commandes artistiques, toiles, dessins, déco… Allez savoir… la vie est étrange et les gens aussi.

Dans le même temps, par la force des choses, je me réinvente et je me forme en continu sans me poser trop de questions (je mens, je m’en pose tout le temps) et j’acquière des compétences en empilant des expériences. Et de conclure que décidément, les cases et le formatage ce n’est pas pour moi. Je fonce, j’avance… et puis la conjoncture fabuleuse n’aidant pas, le besoin de ma propre restructuration se fait sentir. Seulement voilà, j’avais passé tout mon temps à communiquer pour les autres, pas pour moi, à travailler sur l’image des autres pas sur la mienne. J’avais eu la chance que les clients viennent à moi, quoi de plus simple… pas de démarchage, ni besoin d’expliquer quoi que ce soit.

Lorsqu’il a fallu aller au charbon, je me suis aperçue ne pas être capable de me définir moi-même. Gros malaise, ça me semblait si évident sur le coup… je bosse donc j’existe ! Comme tout le monde je me suis appliquée à faire un CV, que dis-je, plusieurs, en fonction des postes convoités, ceci en suivant bien entendu tous les conseils des « Gourous du Coaching » dans le domaine, le tout sur une page. Disciplinée et sage, je sais l’être.

Cependant, mes CV m’ont finalement très peu servis puisque mon parcours, mes embauches, mon indépendance, tout s’est déroulé sur la base de rencontres qui avaient rarement un lien direct avec mes propres démarches.

"Mais alors vous êtes...graphiste, designer, artiste, illustratrice, décoratrice ou étalagiste ?" "Euh… une créative !"

"Mais encore…?"

Un jour un directeur général pour qui je travaillais en freelance, me lâche d’un air vaguement énigmatique et tout en douceur:

"Toi, tu n’est pas faite pour être salariée"

Stupeur…

"Pardon ???"

Le souci, c’est que nous avons été interrompus par un tiers, ce qui fut à l’origine un suspense irritant se mua en crise existentielle mortifère. Passons les errements et les remises en question plus ou moins douloureuses et destructrices. Parce que salariée, je l’avais été, sans aucun problème. Et de mon point de vue je n’avais aucun souci avec ce statut. Mais là, cela avait sonné à mon oreille comme une sentence…Plusieurs jours s’écoulèrent avant que je puisse revenir sur la petite phrase en sollicitant un développement approfondi du sujet.

Réponse laconique du Sphinx:

"Tu n’as rien à voir avec ces gens qui remplissent des tâches dans l’attente de leur chèque."

Perplexe, je lui ai rétorqué que j’avais au moins en commun avec eux la nécessité de payer mes factures. Et que je ne me sentais en rien exclue du salariat, que mon activité d’indépendante ne s’était pas construite sur la nécessité de conquérir une liberté, que je n’avais jamais estimé avoir perdu.

Et le Sphinx de sourire:

"Ça ne sera jamais sécurisant, mais l’indépendance c’est ce qu’il te faut."

J’ai mis longtemps à digérer cette conversation. J’adore bosser en équipe, échanger, avoir des objectifs communs… d’ailleurs, c’était exactement ce pour quoi j’avais été missionnée au sein de cette entreprise ! Alors, il est où le problème ? Le problème c’est que peu d’entreprises valorisent les gens atypiques, les postes intégrant cette dimension sont aussi peu fréquents. La règle, c’est que ça veut dire : « La norme ». La sacro-sainte norme qui aurait pour vertu de faciliter bien des choses du management de l’humain à sa consommation. La Norme est un pays surpeuplé, où le Système gouverne. C’est beaucoup moins enthousiasmant que Narnia… mais on fait avec, en se demandant tous pourquoi.

Bref, je me réveille et j’analyse… du genre « Bon sang, mais c’est bien sûr ! »… voilà, sans doute pourquoi les rencontres de hasard sont plus porteuses en ce qui me concerne que les tentatives pertinentes mais infructueuses pour trouver mon chemin par des moyens conventionnels.

Je venais de découvrir que j’étais faite pour les sentiers de chevriers et pas pour les autoroutes, que j’ai la liberté chevillée au corps, et que je suis prête à en payer le prix. Je comprends mieux mes capacités d’adaptation, je cerne mieux ma curiosité innée, l’intérêt que je porte aux autres, et mon dégoût de la routine… Et je ne décide RIEN, parce que tout est là… je suis déjà au service des autres depuis longtemps, je fais déjà du sur-mesure et je suis déjà une affranchie au sens propre du terme.

La vie fait que nous n’avons pas toujours le luxe de nous appesantir sur des considérations philosophiques que nous considérons à tord comme stérile. Nous passons notre chemin avec la certitude qu’à défaut d’être vaines, les réponses que nous pourrions obtenir menaceraient notre équilibre. La tête dans le guidon, marche ou crève… autant de lignes de conduite qui font que nous finissons par nous tailler une identité plus ou moins artificielle mais parfaitement codifiée.

La vie professionnelle fait que pour la majorité d’entre nous, nous ne sommes pas ce que nous faisons, encore moins ce que nous gagnons, mais nous sommes la façon dont nous nous appliquons à faire les choses.

Mes compétences sont toutes transversales, cette polyvalence est un atout qui me permet d’avoir une vision globale des problématiques de mes clients , d’être apte à comprendre en quoi il est compliqué de se définir et à trouver des solutions adaptées et réalistes, en restant fidèles à ce que nous sommes.